L'analyse croisée des publications et commentaires publics sur le web entre 2018 et 2024, combinant techniques de scraping et analyse de tendances, met en évidence six préoccupations majeures et récurrentes au sein de la population tunisienne. Si leur hiérarchisation varie selon les périodes et les événements, ces préoccupations demeurent remarquablement stables dans le temps, révélant des frustrations profondes, structurelles et durablement ancrées.
Ces constats sont corroborés par les entretiens de terrain que nous avons menés à travers le pays, de Carthage à Sfax, de Tataouine à Makthar et Bizerte. Ils montrent, de manière frappante, que ces attentes transcendent les clivages sociaux, les niveaux d'éducation, les générations et les appartenances régionales. La diversité des profils rencontrés n'efface pas la convergence des diagnostics.
Contrairement à une large partie de la classe politique, souvent perçue comme déconnectée des réalités vécues, les citoyens tunisiens expriment une vision étonnamment claire, cohérente et partagée de leurs aspirations. Cette vision relève un imaginaire collectif pragmatique, fondé sur des besoins essentiels, concrets et immédiatement perceptibles.
Cette convergence d'attentes, à la fois simples et réalistes, accentue mécaniquement l'exaspération face à l'effritement de la classe politique et à l'incapacité persistante des élites à répondre aux priorités fondamentales du peuple. Elle met en lumière un paradoxe central : là où les citoyens formulent des attentes claires, le système politique continue de produire de la confusion, de l'inaction et des réponses hors-sol.
Le travail : un avenir confisqué
Le chômage et la peur de perdre son emploi, avec l'angoisse de ne plus pouvoir subvenir aux besoins de sa famille, constituent l'une des préoccupations les plus profondes et les plus constantes des Tunisiens.
En 2025, le travail demeure l'une des principales sources d'angoisse, en particulier pour la jeunesse. Comme nous l'avons montré dans l'article précédent, le taux de chômage s'établit autour de 15,4 %, tandis que près de 40 % des jeunes âgés de 15 à 24 ans sont exclus du marché du travail.
Mais au-delà du chômage, le problème central est désormais celui de l'employabilité. Chaque année, environ 100 000 jeunes sortent du système éducatif sans diplôme. Dans le même temps, le monde du travail se complexifie, les compétences requises augmentent et les métiers évoluent rapidement.
La Tunisie produit ainsi, mécaniquement, des générations entières non employables dans l'économie formelle et dans les secteurs à valeur ajoutée. Ce phénomène alimente l'informel, la dépendance familiale, la colère sociale, la délinquance et surtout l'exil.
Cette situation résulte de l'absence totale de réforme structurelle du tissu économique. Depuis des décennies, celui-ci demeure massivement composé de micro-entreprises, faiblement capitalisées, peu productives et incapables de recruter en volume. Alors que la structure même de l'économie ne permet pas d'absorber les flux entrants sur le marché du travail, les politiques publiques mises en place depuis 2011 ont accentué les tensions en créant chaque année de nouvelles taxes. L'État lui-même a progressivement abandonné l'idée de se financer par l'activité économique.
À cette impasse interne s'ajoute désormais un choc externe majeur. L'intelligence artificielle et la robotisation transforment profondément la géographie industrielle mondiale. Des industries européennes commencent déjà à se relocaliser, car elles n'ont plus besoin de main-d'œuvre à « bas coût » grâce à l'IA. Le modèle implicite fondé sur le « low cost » est en train de s'éroder, alors même que la Tunisie n'a pas construit d'alternative réelle fondée sur la compétence, la montée en gamme et la création de valeur. Il suffit de voir le nombre très faible de brevets pour s'en convaincre.
Dans ce contexte, les prétendues stratégies d'innovation centrées sur les startups relèvent largement de l'illusion. Les chiffres sont sans appel : le chiffre d'affaires cumulé reste faible, la création d'emplois marginale, et les emplois générés sont précaires et éphémères.
Considérer les startups comme une réponse macroéconomique au chômage de masse n'a ni sens ni réalité. Nous créons de l'espoir médiatique, et non une structure d'emploi à l'échelle nationale.
En 2025, cette impasse structurelle du marché de l'emploi alimente une rupture profonde avec le travail et les institutions. Le problème est à la fois structurel, éducatif, productif et désormais technologique.
Le pouvoir d'achat : une lutte quotidienne
Le niveau de vie et le coût de la vie, avec la peur de ne plus pouvoir assurer les études des enfants, rembourser les crédits ou payer le loyer, constituent une angoisse permanente pour une large majorité de Tunisiens.
Selon les données disponibles, l'inflation s'est maintenue à un niveau élevé sur l'ensemble de la période récente. Après un pic à 9,3 % en 2023, elle s'est établie entre 6 % et 7 % en 2024 et 2025. Mais ce chiffre moyen masque une réalité bien plus dure pour les ménages.
La structure de l'inflation est profondément défavorable aux classes populaires et aux classes moyennes. L'alimentation, qui représente entre 35 % et 40 % du panier de consommation des ménages tunisiens, concentre l'essentiel des hausses de prix. Entre 2019 et 2025, les prix alimentaires ont augmenté de plus de 35 %, avec des hausses dépassant parfois 50 % sur certaines catégories de produits de base.
À titre d'illustration, le prix de la baguette de pain est passé de 0,190 TND en 2018 à 0,250 TND aujourd'hui, tandis que le salaire minimum demeure bloqué autour de 450 TND par mois, sans mécanisme crédible d'indexation sur le coût de la vie. Le logement, l'énergie, le transport et l'alimentation absorbent désormais l'essentiel du revenu mensuel, laissant très peu de marge pour l'épargne, la santé, l'éducation ou l'investissement personnel.
Face à cette compression continue des revenus, l'endettement des ménages s'est imposé comme un mécanisme de survie. Selon les données de la Banque Centrale de Tunisie, l'encours des crédits aux particuliers dépasse aujourd'hui les 23 milliards de dinars. Entre 30 % et 35 % des ménages ont au moins un crédit formel en cours, un chiffre qui sous-estime largement la réalité, puisqu'il exclut les dettes informelles, familiales ou commerciales. Pour une part importante des ménages endettés, le remboursement absorbe entre 30 % et 40 % du revenu mensuel.
Cette dette ne finance plus l'accès au logement ou l'amélioration du niveau de vie. Elle sert principalement à couvrir des dépenses courantes : alimentation, soins, scolarité, factures d'eau et d'électricité. Elle enferme les familles dans une spirale où chaque hausse de prix fragilise un peu plus l'équilibre budgétaire.
Selon les estimations croisées disponibles, la perte de pouvoir d'achat réel cumulée depuis 2019 se situe entre 20 % et 30 % pour une large partie des classes populaires et des classes moyennes.
Cette érosion silencieuse transforme la précarité en condition durable, installe un sentiment profond de déclassement et alimente une colère sociale diffuse.
Pour un nombre croissant de Tunisiens, il ne s'agit plus de « finir le mois », mais de survivre dans un quotidien où chaque dépense devient un arbitrage douloureux, et où la dignité même de la vie ordinaire est progressivement remise en cause.
La justice : une équité bafouée
La lutte contre la corruption, l'exigence d'une justice équitable, l'abandon des lois archaïques et la fin des procédures interminables figurent parmi les attentes les plus constantes et les plus profondes de la population tunisienne. Elles renvoient à une aspiration simple : que la loi soit lisible et qu'elle s'applique à tous.
La corruption et le favoritisme sapent durablement la confiance des citoyens dans l'État et ses institutions. En 2023, la Tunisie se classait 70e sur 180 pays dans l'Indice de perception de la corruption publié par Transparency International, avec un score de 44 sur 100, en net recul par rapport aux premières années post-révolutionnaires. En 2024 puis en 2025, la situation ne s'est pas améliorée. Le pays stagne, voire recule légèrement, avec un score désormais situé autour de 40 sur 100, confirmant l'enracinement d'une perception de corruption systémique et l'idée largement partagée d'une justice à deux vitesses.
Les scandales liés aux détournements de fonds publics, aux conflits d'intérêts, à la contrebande et à l'impunité persistante continuent d'alimenter une colère populaire profonde. Les alertes répétées d'organisations de la société civile, les rapports de la Cour des comptes et les témoignages de magistrats eux-mêmes peinent à produire des effets visibles et durables. Les procédures s'enlisent, les dossiers sensibles avancent lentement ou disparaissent de l'espace public, renforçant le sentiment que certaines catégories restent durablement hors d'atteinte de la loi.
Parallèlement, l'État de droit s'est fragilisé. La judiciarisation croissante de la vie politique, les pressions sur les médias, les poursuites visant des journalistes, des avocats ou des acteurs associatifs, ainsi que l'usage extensif de cadres juridiques flous ont contribué à installer un climat de peur, d'autocensure et de défiance généralisée.
Cependant, un paradoxe majeur traverse pourtant cette demande de justice. Selon plusieurs enquêtes d'opinion récentes, près de 40 % des Tunisiens déclarent soutenir un durcissement de la ligne politique actuelle, estimant que les mesures répressives engagées « ne vont pas assez loin ».
L'analyse des commentaires en ligne confirme largement ces résultats. La tendance dominante sur le web est claire et récurrente. Elle se résume à une expression devenue quasi systématique, « tous pourris », accompagnée d'une obsession permanente pour la chasse aux traîtres et aux comploteurs.
Attention, ce soutien apparent à une approche plus autoritaire ne traduit pas une adhésion idéologique à la restriction des libertés ni à l'arbitraire judiciaire. Il révèle avant tout un niveau de frustration extrême, une colère accumulée et un sentiment d'abandon face à l'impunité persistante des élites économiques, politiques et administratives. Ce réflexe est un cri de désespoir. Il exprime moins une volonté de répression qu'un besoin urgent d'ordre, de clarté et de résultats tangibles, dans un contexte où la loi semble ne s'appliquer majoritairement qu'aux plus faibles.
La question de la justice en Tunisie touche ainsi au cœur de la dignité citoyenne, de la légitimité de l'État et de la survie même du système politique. Sans justice crédible, lisible et équitable, aucune réconciliation durable entre l'État et la société ne sera possible.
La sécurité : entre peur et désarroi
La sécurité des biens et des personnes, l'application effective de la loi et la capacité réelle de l'État à protéger les citoyens figurent parmi les préoccupations les plus sensibles et les plus structurantes de la population tunisienne. Elles touchent directement à la vie quotidienne, à la liberté de circuler, à la dignité individuelle et au sentiment même d'appartenance à une communauté politique organisée.
Pour une large majorité de Tunisiens, la question sécuritaire ne se résume plus au terrorisme. Elle se vit d'abord dans le quotidien. Vols, agressions, violences urbaines, rixes, injures, trafics visibles et banalisation des comportements violents constituent désormais l'essentiel de l'insécurité ressentie. Selon les données disponibles du ministère de l'Intérieur, plus de 80 % des infractions enregistrées chaque année relèvent de la délinquance de droit commun.
Cette insécurité s'installe comme un bruit de fond permanent, modifiant les comportements, restreignant les mobilités et fragilisant le vivre-ensemble.
Les incivilités jouent un rôle central dans ce climat de peur diffuse. Dégradations du mobilier urbain, occupations illégales de l'espace public, éclairage défaillant, dépôts sauvages d'ordures, non-respect généralisé des règles collectives participent à une dégradation progressive du cadre de vie. Pris isolément, ces faits peuvent sembler mineurs. Accumulés, ils produisent un sentiment d'abandon et d'effondrement de l'autorité publique.
Cette violence du quotidien ne peut être comprise sans un lien direct avec l'échec éducatif. Lorsque l'école ne permet plus de structurer la pensée, de transmettre des repères, de donner des mots aux frustrations et aux douleurs, la violence devient progressivement un mode d'expression. Pour une partie croissante de la jeunesse, privée de langage, de perspectives et de reconnaissance sociale, le passage à l'acte remplace la parole. L'agression devient un message, la transgression une forme d'existence sociale.
Ce phénomène est aujourd'hui amplifié par la généralisation de l'accès au numérique. Une jeunesse largement exclue du marché du travail et des trajectoires d'ascension sociale ouvre chaque jour son téléphone sur un monde qui lui renvoie l'image inverse de sa propre réalité. Réseaux sociaux, plateformes vidéo et contenus sponsorisés exposent en continu des mises en scène de richesse, téléphones dernier cri, vêtements de marque, consoles de jeux, voitures de luxe, maisons de rêve, succès rapide et reconnaissance sociale immédiate.
Ce décalage permanent entre le réel et le désirable nourrit un sentiment profond d'injustice et d'humiliation sociale. Pour certains, le vol d'objets de désir devient une tentative de rattrapage symbolique, une manière de s'approprier par la force ce qui semble inaccessible par le travail, l'effort ou le mérite.
Les réseaux sociaux renforcent également un imaginaire migratoire trompeur. Une partie des jeunes exclus découvre quotidiennement des récits de réussite mis en scène par des migrants clandestins, affichant une réussite de façade, souvent partielle ou mensongère. Ces images nourrissent l'idée que la migration constitue la seule issue possible, malgré les risques, les coûts et les drames humains.
Plusieurs entretiens menés avec des responsables des forces de l'ordre confirment un phénomène désormais bien identifié : une saisonnalité de certains crimes de droit commun. À l'approche des périodes favorables aux départs clandestins, les vols organisés et les actes délictueux ciblés se multiplient. Il s'agit de stratégies destinées à réunir les sommes nécessaires au paiement des passeurs. La délinquance devient alors un moyen de financement d'un projet migratoire perçu comme vital.
Cette réalité met en lumière un enchaînement clair et cohérent. Échec éducatif, exclusion économique, exposition numérique non régulée pour les plus jeunes, frustration sociale, violence du quotidien et migration clandestine forment une chaîne continue. La sécurité ne peut être traitée isolément comme une simple question policière. Elle est le révélateur direct d'un déséquilibre profond entre l'école, l'économie, la culture numérique et la capacité de la société à offrir des perspectives crédibles à sa jeunesse.
Dans ce contexte, les attentes exprimées par les citoyens sont limpides. Ils demandent un cadre de vie sûr, lisible et appliqué, où la loi protège réellement, où les règles sont respectées et où la sécurité redevient un bien commun garanti au quotidien.
L'administration : un mur infranchissable
Le fonctionnement de l'État et de ses administrations est perçu par les citoyens comme par les entreprises comme un frein structurel, quotidien et paralysant.
La bureaucratie tunisienne entrave lourdement l'activité économique et sociale. Selon la Banque mondiale, près de 78 % des entreprises tunisiennes considèrent l'administration comme un obstacle majeur à leur développement, devant même la fiscalité ou le coût du travail. Les délais d'obtention des autorisations, permis, agréments ou certificats s'étendent fréquemment sur plusieurs mois, parfois au-delà d'une année, sans visibilité, sans réponse claire et sans interlocuteur responsable.
Cette inertie administrative génère incertitude, surcoûts, désorganisation et conduit régulièrement à l'abandon de projets pourtant viables. Plus de 60 % des projets d'investissement privés subissent des retards administratifs significatifs, transformant l'initiative économique en parcours d'obstacles.
Depuis près d'une décennie, la réponse des pouvoirs publics s'est largement résumée à la « digitalisation ». Dans les faits, celle-ci n'a que très marginalement amélioré l'expérience réelle des citoyens et des entreprises. Moins de 20 % des démarches administratives sont aujourd'hui totalement dématérialisées. Dans la majorité des cas, les procédures dites numériques continuent d'exiger des déplacements physiques, des dossiers papier ou des validations manuelles.
La digitalisation s'est faite sans remise à plat des règles, des circuits de décision ni des responsabilités. Les mêmes documents sont demandés à plusieurs administrations, sous des formats différents, parfois à quelques jours d'intervalle. Les plateformes se sont multipliées sans interopérabilité ni coordination, donnant naissance à une administration fragmentée, numérisée en surface, mais inchangée dans son fonctionnement profond. Digitaliser un processus de type soviétique ne le rendra jamais plus performant !
À cela s'ajoute l'absence quasi totale de délais opposables à l'administration. Le silence administratif reste la norme. Le citoyen n'a aucun recours effectif lorsque son dossier n'avance pas. Le temps devient une variable arbitraire, vécue comme une forme de pouvoir discrétionnaire, voire de sanction implicite.
Ce dysfonctionnement se vit concrètement au quotidien.
Dans l'esprit de nombreux Tunisiens, l'administration n'est plus perçue comme un service public au service du développement, mais comme un mur infranchissable. Un mur qui décourage l'initiative, nourrit l'informel et accélère la rupture entre l'État et la société, malgré les discours répétés sur la modernisation et la transformation numérique.
La vérité : un besoin viscéral
L'exigence de vérité et de transparence figure parmi les attentes les plus profondes exprimées par les Tunisiens depuis plus d'une décennie.
Une large partie de la population estime ne jamais avoir obtenu de réponses claires sur des dossiers majeurs qui structurent durablement la défiance collective : Réalité de la révolution de 2011, assassinats politiques, corruption, financement des partis, contrebande, gestion des finances publiques et ingérences étrangères. Les enquêtes s'ouvrent, les rapports s'accumulent, mais les responsabilités ne sont ni clairement établies ni suivies de sanctions visibles pour une large part.
Cette accumulation de dossiers non résolus alimente un sentiment d'impunité généralisée et l'idée que la vérité est fragmentée ou confisquée.
Selon les données disponibles des enquêtes d'opinion régionales, plus de 65 % des Tunisiens déclarent ne plus faire confiance aux institutions publiques, et seulement 13 % accordent leur confiance au Parlement. Moins de 30 % déclarent faire confiance aux médias nationaux.
Cette défiance repose sur des expériences répétées : procédures inabouties, enquêtes sans suite, promesses non tenues, appels récurrents de l'État à lutter contre des « complots » ou des « traîtres » sans jamais les nommer et les documenter.
Dans ce contexte, le rapport à l'information s'est profondément dégradé. Plus de 70 % des Tunisiens s'informent désormais principalement via les réseaux sociaux, Facebook, WhatsApp, TikTok et YouTube en tête. Moins de 20 % déclarent vérifier systématiquement les sources avant de partager une information. La majorité des contenus politiques est consommée sous forme de titres, de vidéos courtes ou de messages viraux, sans hiérarchisation ni contextualisation.
L'absence de communication institutionnelle claire, documentée et suivie d'effets crée un vide informationnel durable. Ce vide est immédiatement occupé par des récits alternatifs, des rumeurs, des interprétations partielles ou des informations fausses, qui circulent massivement sur les réseaux. Lors des périodes de tension politique, certaines fausses informations atteignent des centaines de milliers de vues en quelques heures, bien avant toute rectification officielle, lorsqu'elle existe.
L'absence de vérité clairement assumée fragilise directement le lien entre l'État et la société. Elle transforme la défiance en réflexe, et la suspicion en mode de lecture permanent du réel. Il devient alors évident que, pour une partie croissante de la population, la vérité n'est plus perçue comme un droit garanti à tous, mais comme un sujet confisqué, réservé à des élites et des cercles fermés. Cette perception alimente durablement la colère et l'effondrement de toute autorité symbolique de l'État.
Sans vérité assumée et établie, sans clarification des faits majeurs qui structurent l'histoire récente du pays, sans reconstruction d'un roman national partagé, il sera impossible de fédérer la nation autour d'un avenir commun, accepté et porté collectivement.
Une préoccupation transverse : les comportements et la gestion du bien commun
À travers l'ensemble de ces commentaires sur le web, une septième préoccupation, transversale et omniprésente, émerge avec force : les comportements individuels et collectifs face au bien commun.
Les Tunisiens semblent pris dans une forme de dissociation cognitive profonde. À l'échelle individuelle, ils entretiennent leur logement, protègent leur famille, planifient l'avenir de leurs enfants, épargnent et investissent dès qu'ils le peuvent. Mais dès que l'on sort de la sphère privée, cette rigueur disparaît presque totalement.
Les manifestations de cette rupture sont visibles partout. Entre 2012 et 2022, près de 450 000 constructions illégales ont été recensées, représentant jusqu'à 80 % du bâti dans certaines communes et environ 60 % au niveau national. Cette urbanisation anarchique pèse lourdement sur les réseaux d'eau, d'électricité, d'assainissement et de transport, tout en rendant toute politique d'aménagement cohérente quasiment impossible.
La gestion des déchets constitue un autre indicateur révélateur. La Tunisie produit près de trois millions de tonnes de déchets par an, dont l'immense majorité finit en décharge ou dans la nature, faute d'organisation, de tri, de contrôle et de sanctions effectives. Les décharges saturées, les dépôts sauvages et la pollution des sols et des nappes phréatiques sont devenus des éléments ordinaires du paysage, sans réaction collective proportionnée.
Sur les routes, plus de 1 200 personnes meurent officiellement chaque année. En réalité, ce chiffre dépasse les 2 000 décès, l'État ne comptabilisant que les morts « sur place » et excluant les victimes décédées ultérieurement à l'hôpital, en clinique ou à domicile (ceci depuis 2011). Ces drames sont principalement liés à des comportements dangereux, excès de vitesse, non-respect du code de la route, alcool, véhicules non conformes, révélant un rapport profondément dégradé ou même un rejet de la règle commune et à l'autorité publique.
Dans le même temps, le citoyen Tunisiens dénonce la corruption, mais propose spontanément un billet à un agent sans y être invité. Il contourne les règles par ses relations, évite taxes et impôts, alors même que l'économie informelle représente près de 40 % du PIB, tout en exigeant un État efficace, juste et moderne. Cette contradiction s'est progressivement installée comme un mode de fonctionnement schizophrène collectif et continu.
Cette dualité comportementale neutralise toute tentative sérieuse de réforme.
Les aspirations des Tunisiens et Tunisiennes
Au-delà de cette dualité, des frustrations, des colères et de la défiance exprimée, les citoyens tunisiens portent pourtant une vision cohérente et largement partagée de l'avenir. Les attentes exprimées dessinent un projet de société structuré, lisible et rationnel, fondé sur des besoins concrets et immédiatement perceptibles.
- Organisation de la cité et vivre-ensemble : Les citoyens veulent vivre dans une nation organisée, où les services publics fonctionnent, où les règles sont claires et effectivement appliquées, et où l'État assume pleinement ses missions essentielles, sécurité, éducation, santé, justice et entretien des infrastructures. Cette attente traduit un besoin fondamental d'ordre, de prévisibilité et de respect dans l'espace public.
- Appartenir au monde : Les citoyens veulent un accès normal aux plateformes internationales, aux services financiers modernes, à la mobilité, au numérique et aux technologies émergentes, notamment l'intelligence artificielle. Ils veulent pouvoir étudier, travailler, entreprendre, échanger et circuler sans obstacles administratifs, financiers ou réglementaires artificiels.
- Modes de vie, libertés individuelles et climat culturel : Les citoyens, en particulier les jeunes diplômés et les cadres, veulent pouvoir choisir librement leur mode de vie. Pour une part croissante de la jeunesse, et plus encore pour les jeunes femmes, la pression sociale, familiale, culturelle ou religieuse est perçue comme incompatible avec leurs aspirations personnelles. Pouvoir décider de ses relations, de son apparence, de son rythme de vie et de ses projets est devenu un facteur central des choix de vie, y compris migratoires.
- Bancarisation et entreprendre : Les citoyens veulent pouvoir entreprendre dans un environnement accessible et lisible. Si l'envie d'entreprendre est massive, notamment chez les jeunes, seuls 12 % parviennent aujourd'hui à concrétiser leur projet, faute d'accès au financement, en raison de lourdeurs administratives, d'une instabilité réglementaire persistante et de l'absence de dispositifs réels de soutien à la croissance.
- Représentativité et confiance politique : Les citoyens veulent être représentés par des institutions crédibles et responsables. La faiblesse de la confiance accordée au Parlement et au système judiciaire traduit une attente forte de responsabilité, de résultats concrets et de redevabilité dans l'action publique.
- Social et dignité : Les citoyens veulent vivre dignement. Près de trois millions de Tunisiens vivent aujourd'hui dans la pauvreté ou la précarité, cumulant exclusion économique, informalité et absence de perspectives. Leur attente fondamentale porte sur un minimum de protection, de justice sociale et de reconnaissance.
Des aspirations universelles : aimer nos enfants et vivre en paix
Les aspirations des Tunisiens rejoignent celles de tous les peuples. De Kasserine à Karachi, de Sfax à São Paulo, les parents partagent les mêmes attentes fondamentales : nourrir leurs enfants, les protéger, leur offrir un avenir digne et vivre en paix. Les Tunisiens ne demandent rien d'extraordinaire. Un toit. Du pain. Et la paix. Ainsi derrière les crises, les chiffres et les discours politiques, il existe bien une société tunisienne lucide et pragmatique qui aspire avant tout à la dignité, à la stabilité et à la justice.
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