Hichem Mechichi, première nuit CDG

(Lettre non publiée)

Monsieur le nouveau Chef du gouvernement

Je suis à Tunis, il est 3H11 du matin, je me refuse bêtement à mettre la clim en marche dans un pays affichant plus de 55% de déficit énergétique chronique pour une consommation totale de 4,5 Gigawatts, pourtant nous disposons d’une capacité éolienne de plus de 6 Gigawatts inutilisée et je ne parle même pas du solaire, bref  je n’arrive pas à dormir, je suis en sueur, j’ai soif en continu à l’image de nos territoires abandonnés, le makloub avalé hier soir à du mal à passer, plus de 1900 cas d’intoxication alimentaire collectives par an, je vais augmenter le score cette nuit !

Mais ce n’est pas cela qui me réveille, ni les sauvages qui me servent de voisins et qui, tous les soirs ont leur sono à fond alors que le commissariat n’est qu’à quelques mètres, ni même le bruit assourdissant des 12 moteurs de climatisation qui entourent mon appartement me faisant croire que j’habite dans une usine du siècle dernier, nous savons que ce pays est laissé à la merci de l’anarchie et nous en avons pris l’habitude, ce n’est donc pas cela  qui me rend insomniaque mais bien votre nomination aujourd’hui à laquelle je pense et repense sans cesse oscillant entre spleen et l’idéal, je ne sais encore laquelle de ces fleurs choisir. Oui Monsieur, le destin de cette nation est une obsession pour moi qui hante mes jours sombres et mes nuits blanches

Je me dirige vers mon ordinateur, je veux commencer à extraire de mes études sur notre développement quelques priorités que peut être je publierai ou peut-être pas ! cela dépendra de la tournure des événements et de la pertinence des nouvelles orientations du pays, quelle arrogance n’est-ce pas ?   Tel à mes habitudes nocturnes je vais écrire, calculer, rêver, planifier, démontrer, pour au final comme chaque soir, brûler de l’intérieur en me disant que cela serait tellement facile de remettre ce pays en marche. On se noie dans un verre d’eau, 40 milliards de PIB, un pourboire pour l’entreprise Black Rock qui à elle seule gère 16 000 milliards de dollars de transactions financières par jour et dont le PDG à même le temps de jouer au Golfe et de faire du shopping comme lors de sa dernière visite en France où il est en train de s’offrir le système de retraite des cadres et le système public de santé. Pour l’électricité, les télécoms, les compagnies aériennes ou les autoroutes c’est déjà fait, le prochain strike sera sur le train, les énergies renouvelables et l’espace. C’est les soldes en continu il en profite ! L’Afrique est biensur déjà dans leur ligne de mire et des black Rocks il y en a 100, il y en a 1000, prêts à nous dévorer nous et tout le continent pendant que nous faisons la danse du ventre pour amuser les foules et nous croire importants, quelle bande d’amateurs inconscients nous faisons.

Monsieur connaissez-vous ces monstres sortis de l’enfer ? Même le diable se cache à leur passage, terrifié par la voracité de sa création ! Peut-être qu’ils sont déjà là en fait, toutes les rares décisions prises depuis 2014 vont dans ce sens vous ne trouvez pas ? 

Je presse le bouton, le temps que mon ordinateur démarre, je suis là, à la fenêtre de mon bureau, j’ai arrêté de fumer mais discrètement loin des regards je m’autorise une triste exception dont la pratique génère plus de 10 000 morts, soit une bonne part de nos 16 000 décès annuel dus aux cancers, et qui déchirent nos familles dans l’indifférence la plus générale. Je tire quelques bouffées de cette vapeur satanique qui me fait légèrement tourner la tête je m’assoie sur le rebord de la fenêtre.

J’entends les chiens qui ont survécu au massacre de la veille hurler leur désespoir à la nuit, conscient qu’ils sont malgré eux les cibles de la plus grande des injustices et des barbaries. Nos chiens sont des bergers de l’Atlas ou des Aïdi des chiens de race la plus pure au monde, leur ADN dépasse les 20 000 ans sans aucun croisement et se vendent entre 5000 et 15 000 euros en Europe, ils ont traversé les millénaires en protégeant nos tribus, nos ancêtres et nous les remercions d’un coup de fusil rarement fatal les laissant agoniser des heures durant.

Savez-vous que ce chien serait prêt à mourir pour son maitre, ils ont été élevés à travers les âges pour cela, nous protéger. Image terrible de notre conscience collective laissant nos services de l’état massacrer sous nos fenêtres mais loin de nos cœurs, le plus beau des symboles la fidélité et le sacrifice sans condition.

Une fois ce vil travail effectué, leurs cadavres ensanglantés pourrissent le reste de la nuit au milieu de nos détritus devenus aujourd’hui emblématiques de nos lieux de vie.

Nous devrions remplacer notre Lion symbole de la république par un Rat tellement nous n’avons aucun problème à vivre les pieds baignant dans la merde et le nez dans les pires odeurs pestilentiels.

Je bois une gorgée de mon thé glacé pensant faire passer le gout acre et métallique de cette morbidité ambiante.

Mal m’en a pris, j’ai oublié de le sucrer, méditerranéen un jour, méditerranéen toujours, du sucre encore et encore, oui j’ai tous les vices, je rajoute trois morceaux de ce goût de paradis ou d’enfer je ne sais plus et dont l’importation a augmenté de 114% depuis 2011 ceci alors que 50% de notre territoire est vide. Les filières sucre de la France, du Brésil et de l’Algérie nous remercient chaleureusement !

La consommation qui explose nous permettra de garder notre 4ième place mondiale des pays en surpoids fièrement acquise grâce à la contribution de plus de 50% de notre population et la bénédiction du ministère de la santé dont l’activité essentielle, à l’image de tous nos ministères, est de ne surtout pas déranger le moindre lobby !

Je reprends mon breuvage apaisant et rafraîchissant laissant à nouveau divaguer mon esprit, je tends machinalement la main pour saisir l’un des biscuits Tunisiens préférés de nos compatriotes au goût insipide dont la consistance ne tient qu’à coup d’huile de palme et de produits chimiques en tout genre. Y a-t-il un pilote dans l’avion ? Tunisie championne du monde de la bêtise ou de la traîtrise à vous de voir, avec plus de 339 Millions de dinars d’importations d’huile de soja potentiellement transgénique et d’huile de palme cancérigène au goût atroce alors que nous sommes en surproduction d’huile d’olive de qualité exceptionnelle.  Je m’en taperais la tête contre les murs s’il n’était pas si tard, j’avale le dernier morceau de notre décadence consumériste me faisant encore plus brûler de l’intérieur. 100 millions d’euros par an, 1 milliards d’euros en 10 ans pour de l’huile pourrie.

Imaginez les montants pour le reste ! je deviens fou, je tourne en rond comme un lion en cage je fais un calcul rapide et approximatif juste histoire de mesurer la profondeur de notre bourbier

  • 10 milliards de dinars par an de gaspillage en tout genre,
  • 10 milliards de dinars de corruption interne et de détournement de fonds étrangers,
  • 10 milliards de dinars d’évasions fiscales (je suis léger) ,
  • 4,5 milliards de dinars de contrebande,
  • 2 milliards de dinars de pénalités payées par la Tunisie pour non-respect des engagements contractuels en tous genres (Marchandises au port de Radès, le fret, etc.)
  • Peut-être plus de 4 milliards de dinars de taxes et pénalités non perçues (infractions routières, impôts locaux, taxes foncières, TVA, etc..)

Nos grands Guru de la finance qui œuvrent dans l’ombre de ce pays depuis 9 ans vont vous expliquer que nous n’avons plus de budget.  Monsieur vous comprenez pourquoi, comme ce pays, je brule à petit feu !

Pitchou mon fidèle félin me rejoint, je l’ai ramassé au bord de la route alors qu’il n’avait que quelques jours jeté par la fenêtre d’une voiture en marche par quelqu’un qui pense encore appartenir à la race humaine ! J’imagine ce barbare le soir même buvant un café avec ses amis et expliquant à tous comment ce pays devrait marcher ! Tous experts avec une seule règle : les cons c’est les autres !!

Pitchou ronronne tendrement sous mes caresses et me fait oublier le temps d’un instant ce monde en perdition, cela ne dure pas, ses oreilles se lèvent aux aguets, il entend comme moi le son strident d’une ambulance traversant le quartier, sa sirène hollywoodienne à fond, alors que les rues sont vides.

Je me demande si à cette vitesse elle sera quand même dans notre moyenne nationale de plus d’une heure pour intervenir sur un accident de la route, Pitchou s’en fout, il retourne se coucher mais moi je pense évidemment à son passager, vas t’il ou elle rejoindre la liste des 2500 morts occasionnés par nos conduites irresponsables ? je ne le saurais jamais ! l oui je dis bien 2500 et non 1500 comme affiché fièrement par notre ministre.

Devant l’hécatombe les règles de comptage ont changé si vous mourrez à l’hôpital ou dans l’ambulance d’un accident de la route vous n’êtes plus dans les chiffres. Les 1500 affichés par nos ministres, qui ne savent plus compter, ne sont donc que les morts « sur le coup ». Voilà où nous en sommes, bidouiller les chiffres de nos morts, même eux n’ont plus droit au respect de la vérité, que peut-on encore faire de plus abjecte ?

L’horreur des associations d’idées morbides me fait penser aux décès de mon cher Oncle Si Ahmed Kamoun, Allah Yarhamou le meilleur des oncles, le meilleur des hommes et le meilleur des menuisiers que ce monde  ait connu, un souci du détail et de la perfection qu’aucun de nos politiques depuis 9 ans ne peut imaginer.

Chacun de ses gestes produit une œuvre d’art. Si Ahmed nième victime de la famille qui rejoint les rangs de l’hécatombe Sfaxienne due à la présence d’une bombe chimique qu’est la SIAP qui irradie nos vies depuis des décennies.

Je repense à son enterrement les yeux humides. Je repense à mon père qui n’a pu prendre l’avion à temps pour venir de France enterrer son grand frère, triste rançon que subissent toutes nos familles de par le monde loin des naissances, loin des décès, ni ici, ni la bas, une vie irréelle et fantasmée, tout notre argent investi dans une maison sensée nous abriter dans un retour au pays tant rêvé mais qui ne vient jamais , ni ici ni la bas,  une vie hors sol qui terriblement aujourd’hui appelle de son chant de sirène 86% de nos jeunes de moins de 25 ans, mes enfants si vous saviez ! mes tendres filles et fils de la patrie si vous saviez !

Savez-vous comment les archéologues évaluent le degré de civilisation, de modernité et d’humanité d’une tribu lorsqu’ils analysent les restes millénaires d’une société dite primitive ?  Ils analysent la manière dont sont gérés les morts et les cimetières. Quand je vois l’état de nos dernières demeures, je n’ose imaginer comment les archéologues nous classeraient ! je reprends mes esprits

Le calme revenu je me laisse aller à la rêverie encore quelques minutes, mon ordinateur étant à sa millième mise à jour ! Veuillez patientez me dis-t-il, 9 ans qu’on patiente mon ami, on n’est plus à ça près !

Je ne sors de ma torpeur que par le bruit, pourtant devenu familier, d’un nième rodéo sauvage dont le bruit des pneus déchire encore une fois le calme précaire de cette nuit et qui m’annonce ainsi le retour de soirée de Linda ma jeune voisine de 22 ans dont le décolleté, rivalisant avec les chutes du Niagara, alimente les fantasmes de toute la gente masculine du quartier, moi compris. Totalement ivre, elle titube légèrement la tête baissée et résignée, à l’image d’une jeunesse désespérée qui se noie dans nos manques et nos trahisons, finalement elle lève la tête, croise mon regard mais m’ignore totalement, nous n’existons plus, ni d’autorité, ni d’exemplarité. Cette jeunesse nous disqualifie à jamais,  elle tient ses chaussures à talons dans une main nonchalante pensant ne pas faire de bruit et soulignant ainsi le paradoxe de nos attitudes, la voiture qui vient de la déposer a dû laisser 1 cm de gomme de pneu sur ce qui nous sert de rue.

Un bien grand mot pour ce semblant d’asphalte pourtant récent dont les trous, les déformations et les contorsions feraient rêver Picasso qui s’en inspirerait allègrement pour mettre en toile notre réalité et nos destins torturés.

Enfin un moment de grâce, l’appel à la prière, mon ordinateur est prêt mais pour rien au monde je ne gâcherai le plus beau des moments, rien ne peut être comparé à ce que je ressens à cet instant. Je ferme les yeux, je  voudrais que cela ne s’arrête jamais, il n’y a plus que moi, dieu et l’appel mystique du « matin », je n’ai plus chaud, je n’ai plus soif, rien de m’importe, même l’air parait plus pur, je garde les yeux toujours fermées et je profite. Je reste là, priant debout sans bouger, de longues minutes.

Le temps passe et j’entends un bruit familier, 3lla notre gardien fait sa ronde après la prière, je le salut, il me sourit « dima nuit blanche » je hausse les épaules en souriant, « rabbi maak » je lui répond « rabbi maana elkoll ». 3lla symbole de nos héros invisibles grâce à qui ce pays tient encore debout, fidèle au poste, sans un mot pour se plaindre et avec un salaire de misère, il représente à lui tout seul toute cette classe méprisée par nos pseudos élites, la Tunisie vient de dépasser les 1,8 millions de personnes en situation de pauvretés dont 500 000 personnes vivant avec moins de 4 Dinars par jour pour tenter de survivre ! que se passera t’il le jour où ces braves gens diront stop et demanderont des comptes ?

Monsieur, cette nuit pourtant si banale est aujourd’hui particulière car c’est aussi votre première nuit en tant que nouveau chef de notre gouvernement.

J’imagine qu’encore plus que moi vous n’arrivez pas à dormir, conscient des espoirs portés par votre nomination et de la charge de vos responsabilités.  Je m’amuse à vous imaginer vous aussi après la prière vous rendre à votre fenêtre en même temps que moi, les yeux plongés dans cette nuit décennale sans étoile ou même la lune s’en est allée laissant les loups se régaler dans nos bergeries des entrailles de nos labeurs.

Je vous imagine en ces heures ardentes la tête haute, le regard lointain, fixant votre destin en face comme le font les grands hommes la veille des grandes batailles.  Je vous imagine calme, serein et conscient, votre CV me conforte dans l’idée que vous êtes à l’image de notre cher Président, un chasseur patient, sûr de lui et qui ne tremble pas lorsque vient le moment de la décision. Est-ce que je me trompe ? Le fait que vous soyez du sérail m’inquiète fortement, sachez-le, notre nation se perd dans cet entre-soi organisé où le jeu des chaises musicales bat son plein, empêchant tout renouveau dans ce théâtre qu’est devenu notre échiquier politique. A mes yeux votre seule crédibilité à ce stade est votre nomination par notre commandant en chef ! Je suis là, simple citoyen pensant à vous, comme beaucoup d’entre nous ce soir et priant pour notre salut dans cette nuit toujours sans fin ou j’espere que malgré tout vous trouverez le chemin. Je veux y croire, nous voulons tous y croire.

Monsieur il y 11 millions de regards à travers 11 millions de fenêtres comme la mienne, mais ne vous trompez pas ! Peuple uni et indivisible nous voyons tous la même chose ainsi la seule question qui se pose ce soir est : et vous que voyez-vous à travers votre fenêtre ?

2 réflexions sur « Hichem Mechichi, première nuit CDG »

  1. Une belle écriture
    Je savais pas que vous étiez doué à ce point
    Tellement de details de notre réalité et misérable quotidien, qu’on oublie mechichi
    Malheureusement à la fin il apparait avec une belle description
    IL EST DES LEURS ET CA NE SERA PAS MIEUX

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